Communication
la définition et les trois modèles qui l’ont faite
La définition scolaire décrit très bien une ligne téléphonique, et assez mal une conversation. Voici d’où elle vient.
La communication est le processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un destinataire, au moyen d’un code partagé et d’un canal. Cette définition vient d’un modèle d’ingénieurs de 1948, corrigé deux fois depuis.
- Shannon et Weaver, 1948 : la transmission d’un signal, le codage et le bruit — le sens est explicitement hors sujet.
- Jakobson, 1960 : six fonctions du message, dont celle qui maintient le contact sans rien transmettre.
- École de Palo Alto : la circularité, et deux niveaux dans chaque message, le contenu et la relation.
- Trois sens du mot : l’acte d’échanger, la fonction dans une organisation, et le message diffusé lui-même.
La définition courte, et ce qu’elle laisse de côté
La communication est le processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un destinataire, au moyen d’un code partagé et d’un canal. Cette phrase répond à la question posée, elle est exacte, et on la trouvera dans à peu près tous les manuels.
Elle a un défaut : elle décrit admirablement une ligne téléphonique, et assez mal une conversation. Le latin, d’ailleurs, disait autre chose. Communicare, c’est mettre en commun — un partage, pas un transfert. Entre ce sens d’origine et la définition dominante d’aujourd’hui, quelque chose s’est perdu en route, et cette perte a une date.
Rien dans la formulation courante ne dit ce qui se passe quand le destinataire comprend autre chose que ce qui a été dit, quand deux personnes se parlent sans s’échanger la moindre information nouvelle, ou quand le ton d’une phrase contredit son contenu. Ces trois situations sont pourtant la matière ordinaire des échanges humains.
Ce n’est pas un hasard. La définition de la communication telle qu’on l’enseigne est l’héritage direct d’un modèle qui n’a jamais prétendu décrire des humains, et qui a été corrigé deux fois depuis. Les trois versions coexistent aujourd’hui dans l’usage courant du mot, ce qui explique une bonne part des malentendus sur le mot lui-même.
D’où vient ce schéma
le modèle de Shannon et Weaver
En 1948, Claude Shannon, mathématicien aux Bell Laboratories, publie A Mathematical Theory of Communication. Son problème n’a rien de philosophique : il cherche à transmettre un signal sur une ligne téléphonique en perdant le moins de contenu possible. Warren Weaver signera l’année suivante l’introduction qui vulgarise ce travail et lui donnera sa portée générale.
Le schéma qu’on trouve dans tous les cours vient de là. Il compte six éléments : une source d’information, un émetteur qui encode le message en signal, un canal qui le transporte, une source de bruit qui le dégrade, un récepteur qui décode, et un destinataire.
Le bruit est l’apport le plus durable de ce modèle. Il désigne tout ce qui altère le signal entre le départ et l’arrivée : une friture sur la ligne, mais aussi, transposé aux échanges humains, un vocabulaire mal partagé, une pièce jointe illisible, un contexte que le destinataire n’a pas.
Contre le bruit, Shannon avait formalisé une parade : la redondance. Répéter, reformuler, confirmer par écrit ce qui a été dit à l’oral n’est pas un manque de confiance envers son interlocuteur — c’est une propriété du canal, et elle vaut pour tous les canaux.
Ce que ce modèle ne dit pas, en revanche, il ne l’a jamais prétendu. Shannon écrit explicitement que les questions de sens sont étrangères à son problème d’ingénieur. Son modèle mesure une quantité d’information, pas une compréhension : il est linéaire, à sens unique, et le destinataire y est un point d’arrivée.
Communiquer ne se réduit pas à informer
les fonctions du langage
Le premier déplacement vient de la linguistique, et il porte précisément sur cet angle mort. Roman Jakobson reprend le schéma dans un texte de 1960 et lui ajoute ce qui manquait : selon l’élément de l’échange sur lequel le message se concentre, il ne remplit pas la même fonction.
Il en distingue six. La fonction référentielle porte sur le contexte et transmet une information sur le monde. L’émotive exprime l’état de celui qui parle. La conative cherche à agir sur le destinataire. La métalinguistique porte sur le code lui-même — quand on demande le sens d’un mot, on l’utilise. La poétique porte sur la forme du message. Et la phatique, la plus intéressante ici, ne sert qu’à établir ou maintenir le contact.
« Allô ? », « tu me suis ? », « bonjour », les trois secondes de météo avant une réunion : ces énoncés ne transmettent rien. Ils vérifient que le canal est ouvert et que la relation tient. Une définition de la communication qui ne fait de place qu’à l’information ne peut pas en rendre compte — et il suffit d’écouter une journée de conversations ordinaires pour voir que ce registre y occupe une place difficile à ignorer.
C’est aussi le point où communication et information cessent d’être synonymes. L’information est un contenu ; la communication est le processus qui le met en circulation, avec tout ce qui l’accompagne et ne relève pas du contenu.
La définition circulaire
ce qu’a changé l’école de Palo Alto
Le second déplacement est plus radical. Dans les années 1950 et 1960, un groupe de chercheurs réuni autour de Gregory Bateson en Californie — le courant dit de Palo Alto — cesse de considérer la communication comme une ligne allant de A vers B, pour la traiter comme un système où chaque comportement en influence un autre.
Paul Watzlawick, Janet Beavin et Don Jackson en tirent une série d’axiomes, dont le plus cité : on ne peut pas ne pas communiquer. Le raisonnement tient en trois pas. Tout comportement a valeur de message en présence d’autrui ; se taire, sortir d’une pièce, ne pas répondre à un courriel sont des comportements ; donc ils communiquent quelque chose, que l’intéressé le veuille ou non. Le silence n’est pas une absence de communication, c’en est une forme, et souvent une forme très lisible.
Le second apport est peut-être plus utile encore au quotidien. Tout message circule à deux niveaux : le contenu, ce qui est dit, et la relation, ce que le message dit de la place que chacun occupe vis-à-vis de l’autre. Une demande formulée comme un ordre et la même demande formulée comme une question portent le même contenu et une relation différente. Beaucoup de désaccords qui s’enveniment au travail portent sur le second niveau alors que les deux parties croient débattre du premier.
Reste que l’axiome a ses limites, et ses auteurs ne les cachaient pas. Dire que tout comportement communique ne dit rien de ce qui est effectivement compris : l’observateur interprète, et il peut se tromper lourdement. Un collègue silencieux en réunion n’exprime pas nécessairement un désaccord.
Les trois modèles ne s’annulent pas. Chacun a ajouté une dimension que le précédent ignorait, et la définition courante du mot les empile sans le dire.
| Modèle | Ce qu’il pose | Son angle mort |
|---|---|---|
| Shannon et Weaver, 1948 | La transmission d’un signal, le codage, le bruit, la redondance comme parade | Le sens, le contexte, la réciprocité |
| Jakobson, 1960 | Six fonctions du message, dont la fonction phatique qui maintient le contact sans informer | La dimension relationnelle et la boucle de rétroaction |
| École de Palo Alto | La circularité, l’axiome « on ne peut pas ne pas communiquer », les niveaux contenu et relation | Ce qui est réellement compris par l’autre |
Les trois sens du mot en contexte professionnel
Une bonne part de la confusion vient de ce que le même mot désigne trois choses différentes, souvent dans la même conversation.
L’acte
Échanger avec quelqu’un, se faire comprendre, maintenir une relation de travail. C’est le sens couvert par les trois modèles précédents. Il concerne tout le monde, quel que soit le poste.
La fonction
L’ensemble organisé des actions par lesquelles une organisation s’adresse à ses publics : le service, le métier, le budget, les campagnes. C’est ce que désigne « travailler dans la communication ».
L’objet
Un message diffusé, une prise de parole, une intervention. Une communication en colloque, une communication de la direction. Ici, le mot est dénombrable : il y en a une, puis deux.
L’article grammatical suffit presque toujours à trancher. « La communication » sans complément désigne le plus souvent la fonction. « Une communication » désigne un objet dénombrable. Et « communiquer », comme verbe, renvoie à l’acte. Un plan de communication relève de la fonction ; une communication en séance plénière relève de l’objet ; bien communiquer avec son équipe relève de l’acte. Les trois n’ont ni les mêmes acteurs ni les mêmes critères de réussite.
Ce que ces définitions changent quand on communique vraiment
Puisque le bruit existe toujours, la redondance n’est pas une faute de style. Un point oral confirmé par écrit n’insulte personne, et un message important qui n’existe que sous une forme et sur un canal est un message que l’on a choisi de laisser au hasard.
Le décodage, lui, impose une discipline plus exigeante : le message reçu n’est jamais exactement le message émis, c’est une conséquence directe du modèle de 1948 et non une fatalité relationnelle. Vérifier ce qui a été compris ne relève donc pas de la défiance, mais de la mesure d’un écart dont on sait par construction qu’il existe.
Quand un échange se tend sans raison apparente, le désaccord porte rarement sur le contenu. Reformuler le fond une troisième fois ne servira à rien tant que la question de la place n’aura pas été traitée — c’est exactement ce que décrit la distinction contenu / relation.
Une dernière précaution, enfin, sur les chiffres. Ceux qui circulent sur le poids du non-verbal — 7 % pour les mots, 38 % pour la voix, 55 % pour le visage — viennent de deux expériences d’Albert Mehrabian portant sur un cas très particulier : l’interprétation de sentiments à partir de messages contradictoires, sur des mots isolés. À ce stade, la démonstration tient ; la généralisation non, et l’auteur lui-même a passé sa carrière à le rappeler. Le non-verbal compte, et il compte d’autant plus qu’il contredit les mots ; il ne remplace pas ce qui est dit.
Quelle est la définition simple de la communication ?
Le processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un destinataire, au moyen d’un code partagé et d’un canal. Cette formulation est exacte mais incomplète : elle ne rend compte ni des échanges qui ne transmettent aucune information, comme les salutations, ni de la dimension relationnelle qui accompagne tout message.
Quels sont les éléments d’un acte de communication ?
Dans le modèle de référence, six : une source d’information, un émetteur qui encode, un canal, une source de bruit qui dégrade le signal, un récepteur qui décode, et un destinataire. Les modèles postérieurs y ajoutent le contexte, la boucle de rétroaction et le niveau relationnel du message.
Quelle différence entre communication et information ?
L’information est un contenu ; la communication est le processus qui le met en circulation. La distinction devient nette avec la fonction phatique : dire « allô » ou « bonjour » ne transmet aucune information, mais établit et maintient le contact. Il y a donc communication sans information, et c’est fréquent.
Qui a inventé le schéma émetteur-récepteur ?
Claude Shannon, mathématicien aux Bell Laboratories, dans A Mathematical Theory of Communication publié en 1948, complété par Warren Weaver. Leur objet était la transmission d’un signal sur une ligne, pas la communication humaine : Shannon précise lui-même que les questions de sens sont étrangères à son problème.
Que signifie « on ne peut pas ne pas communiquer » ?
Cet axiome, formulé par Watzlawick, Beavin et Jackson à Palo Alto, part du constat que tout comportement a valeur de message en présence d’autrui. Se taire, sortir d’une pièce ou ne pas répondre sont des comportements : ils communiquent quelque chose. La formule ne dit pas pour autant que le message est correctement interprété.
Le non-verbal représente-t-il vraiment 93 % de la communication ?
Non. Les chiffres 7-38-55 viennent de deux expériences d’Albert Mehrabian portant sur l’interprétation de sentiments à partir de messages contradictoires, sur des mots isolés. Les étendre à toute communication est un contresens que l’auteur a lui-même passé sa carrière à corriger.
Reste une question que les trois modèles laissent ouverte : aucun ne permet de vérifier ce qui a réellement été compris. C’est peut-être la seule raison sérieuse de demander à son interlocuteur ce qu’il a retenu.